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Recherches et réflexions autour de la pédagogie de formation et l’UX design

Les articles

ADDIE, modèle universel ou corset méthodologique ?

Pourquoi l'itération et l'UX design sont devenus indispensables à la conception pédagogique

Article Lab & Inno — Dorothée Dupont-Croquet, ingénieure pédagogique multimodaleJuin 2026 — Temps de lecture estimé : 12 min

Note de contexte : cet article est nourri de plus d'un an de terrain auprès de publics en situation de précarité numérique chez Emmaüs Connect (Roubaix), de pilotage de projets de sites en un mois (veille, analyse, prototypage, codage, maquettage et mise en ligne) et d'un projet de recherche RSE en cours sur l'intégration de l'IA en entreprise (Projet Phénix). Ce ne sont pas des opinions abstraites : ce sont des observations qui ont confronté mes certitudes méthodologiques à la réalité.

1/ ADDIE : ce qu'il est vraiment, et pourquoi on l'enseigne encore


ADDIE — Analyze, Design, Develop, Implement, Evaluate — est né dans les années 1970, développé par l'Université d'État de Floride pour l'armée américaine. L'objectif était de structurer la formation militaire à grande échelle, dans un contexte où les variables sont maîtrisées, les publics homogènes, et les délais... militaires.

Cinquante ans plus tard, ce modèle est toujours le point d'entrée de toute formation en ingénierie pédagogique. Et pour cause : il offre un cadre lisible, une séquence logique, une garantie de cohérence entre objectifs, contenus et évaluation. Pour un·e commanditaire qui doit valider des phases, il est rassurant. Pour un·e concepteur·rice débutant·e qui structure ses premières réflexions, il est précieux.

Mais il a été pensé pour un monde stable. Et les publics que nous accompagnons aujourd'hui ne le sont pas.

2/ Les limites structurelles d'ADDIE : ce que la littérature dit


La critique académique d'ADDIE est ancienne et documentée. Elle converge sur trois points principaux.

La linéarité présuppose que tout est connu en amont.

ADDIE suppose que l'analyse initiale est suffisamment complète pour que la conception soit juste avant même d'avoir testé quoi que ce soit. En pratique, cette hypothèse est souvent fausse. La structure séquentielle rigide peut restreindre la capacité de réponse aux besoins émergents en cours de développement. Autrement dit, les problèmes réels n'apparaissent qu'une fois que le dispositif est en face des apprenants — bien trop tard si l'on suit ADDIE à la lettre.

Si vous rencontrez un problème technique majeur, il vaut mieux s'en rendre compte au plus tôt. La notion de temps est essentielle. L'erreur doit être cernée rapidement.

L'évaluation arrive trop tard.

L'évaluation sommative, en fin de parcours, mesure un écart entre ce qui était prévu et ce qui a été produit. Mais elle ne permet pas d'ajuster en cours de route. Le modèle est qualifié de "front-end loaded" : très chargé en amont sur la conception et le développement, mais insuffisamment attentif aux interactions réelles entre formateur et apprenant pendant la délivrance.

Il peut être chronophage à un point paralysant.

Une application trop zélée d'ADDIE peut mener à des processus de conception si complexes — avec une forte division du travail entre faculté, concepteur·rice, éditeur·rice, développeur·euse — que les projets peuvent prendre jusqu'à deux ans entre validation initiale et mise à disposition des apprenants. C'est un luxe que les structures associatives, les équipes de formation agiles, ou les contextes de terrain ne peuvent pas s'offrir.

Note d'impertinence : il m'est arrivé, sur le terrain chez Emmaüs Connect, de terminer un atelier, de rentrer chez moi, et de retravailler entièrement la séquence du lendemain en fonction de ce que les usagers avaient vécu — non pas ce que j'avais prévu qu'ils vivent. Si j'avais attendu l'évaluation en fin de dispositif, j'aurais raté dix séances.

3/ SAM : la réponse agile au corset linéaire

En 2012, Michael Allen (Allen Interactions) publie Leaving ADDIE for SAM et propose le modèle SAM — Successive Approximation Model. Le principe est simple : au lieu d'exécuter des grandes étapes parfaites dans l'ordre, on produit des approximations successives, chacune testée, évaluée, améliorée.

SAM est un cadre de conception pédagogique agile qui s'appuie sur le développement itératif et le prototypage rapide plutôt que sur les processus linéaires.


Concrètement, il se structure en trois phases :

  • Préparation :
    Recueil d'informations contextuelles sur les apprenants, les objectifs, les contraintes

  • Iterative Design :
    Cycles courts de conception, production d'un prototype minimal, retour des parties prenantes

  • Iterative Development :
    Trois versions successives (Alpha → Beta → Gold), chacune testée avant la suivante


Un concept clé de SAM : il est plus facile d'évaluer un produit qu'une idée.
Ce renversement de perspective est fondamental. Plutôt que de passer des semaines à discuter de l'hypothétique impact d'un module encore sur le papier, SAM encourage à mettre quelque chose entre les mains des apprenants le plus tôt possible — et à apprendre de cette confrontation.

Des études ont montré que la version finale d'un module e-learning développé selon SAM était plus efficace et plus conviviale qu'un environnement e-learning traditionnel, selon le ressenti des apprenants (Jung, Kim, Lee & Shin, 2019, International Journal on E-Learning —eric.ed.gov).

Néanmoins, SAM n'est pas adapté à tous les contextes — il demande une maturité en conception agile et des parties prenantes disposées à travailler sur des versions intermédiaires plutôt que d'attendre un livrable "fini". Mais pour des projets de taille moyenne, des équipes pluridisciplinaires, ou des contextes terrain où les besoins évoluent vite, il apporte une souplesse qu'ADDIE ne peut pas offrir.

4/ Ce que l'UX design apporte à la conception pédagogique — et pourquoi c'est structurel, pas cosmétique

Pendant longtemps, "ajouter de l'UX à la formation" signifiait soigner l'interface d'un module e-learning, rendre un PowerPoint moins moche, ou améliorer la navigation dans un LMS. Cette vision est réductrice.

L'UX design, dans sa dimension méthodologique, apporte quelque chose de plus profond : une culture de la confrontation précoce avec le réel.

Lean UX — formalisé par Jeff Gothelf et Josh Seiden — applique les principes du Lean Manufacturing et de l'Agilité au design d'expérience. Le point central : se concentrer sur l'expérience vécue, non sur les livrables ; travailler en cycles itératifs courts pour évaluer ce qui fonctionne le mieux pour l'usager et l'organisation (Lean UX, 3e édition, O'Reilly —leanuxbook.com).

Transposé à la conception pédagogique, cela donne une approche où :

  • le persona apprenant n'est pas une figure abstraite construite en amont, mais un profil vivant, mis à jour à chaque retour terrain — complexe, sensible à la charge cognitive, curieux ou désintéressé par le numérique

  • le prototype pédagogique (séquence, atelier, parcours) est testé à petite échelle avant d'être industrialisé, et doit être adaptable et inclusif

  • la mesure de l'expérience s'effectue pendant le dispositif et non uniquement après — parce que mon persona est souvent volatile

L'ingénieur pédagogique et l'UX designer combinent leurs compétences pour créer une expérience de formation autour de deux principes fondamentaux : c'est l'apprenant qui est au cœur de la formation, et non plus uniquement le contenu ; la formation doit être pensée comme une expérience globale.

Ce déplacement de centre de gravité — du contenu vers l'expérience — est précisément ce que le LXD (Learning Experience Design) formalise.

5/ LXD, Digital Learning, Adaptive Learning : trois niveaux d'une même logique


Ces trois termes cohabitent souvent dans les discours sur la formation numérique. Il est utile de les distinguer pour éviter la confusion buzzwordique.

Le LXD (Learning Experience Design) est la discipline qui conçoit non seulement le contenu pédagogique, mais l'ensemble de l'expérience vécue par l'apprenant : son environnement, ses émotions, sa motivation, sa confiance.

Là où l'instructional design traditionnel se concentre sur la structure, la délivrance et l'évaluation, le LXD se centre sur l'expérience holistique — émotions, motivations, engagement. Ce n'est pas une couche esthétique ajoutée à la fin : c'est un cadre de conception qui traverse toutes les phases.

Le Digital Learning désigne les dispositifs d'apprentissage qui s'appuient sur des outils et supports numériques (e-learning, classes virtuelles, microlearning, etc.). Il n'est pas synonyme de LXD — on peut faire du digital learning très pauvre en expérience — mais les deux se renforcent lorsqu'ils sont articulés.

L'Adaptive Learning (apprentissage adaptatif) est la capacité d'un dispositif à s'ajuster en temps réel au profil de l'apprenant — son niveau, son rythme, ses acquis. Il peut prendre la forme de stratégies de contenus à la demande ou de modules dont les parcours sont dynamiques en fonction de profils prédéterminés, pour que chaque apprenant puisse façonner sa propre expérience d'apprentissage. L'IA générative ouvre des perspectives nouvelles dans ce domaine — à condition que la conception pédagogique qui la sous-tend reste solide.

Ce que l'UX apporte à ces trois niveaux :

  • au niveau LXD : une méthodologie (recherche utilisateur, prototypage, tests) et une posture (l'empathie comme point de départ, pas comme variable d'ajustement)

  • au niveau Digital Learning : une priorité claire — l'UX doit être comme l'air : invisible mais essentiel ; l'apprenant ne devrait pas avoir à réfléchir à l'interface, mais simplement être guidé à travers le parcours

  • au niveau Adaptive Learning : une culture de la donnée au service de l'expérience, pas de la performance pour elle-même.

6/ Sur le terrain — ce que ça change concrètement


Emmaüs Connect, Roubaix : quand ADDIE ne survit pas au premier atelier

Les publics que j'accompagne chez Emmaüs Connect sont en situation d'illectronisme partielle ou totale. Certains n'ont jamais tenu une souris. D'autres ont un smartphone et ignorent comment le paramétrer, certains ne savent pas ce qu’est un mot de passe.
La diversité des profils dans une même permanence peut aller de l'adulte allophone qui prépare son DELF à la personne de 65 ans qui veut accéder à son compte Ameli ou effectuer une recherche administrative. Tous viennent avec un besoin (réel) et pour une demande spécifique : accéder à l’information ou résoudre leur problème technique (télécharger une application pour filtrer les démarchages, consulter leur compte retraite, rédiger une lettre de motivation, un CV…). Et cela sur un créneau de permanence d’une heure trente.

Dans ce contexte, un dispositif conçu selon une analyse initiale figée devient obsolète à la première séance.

J'ai donc adopté une logique d'itération que je nomme maintenant clairement : chaque atelier est un cycle d'apprentissage pour moi autant que pour les usagers.
- Je mesure la charge cognitive en temps réel (inspirée du NASA-TLX),
- j'ajuste le niveau de discours à l’usager,
- je retravaille le support en live — crayon et feuille comme média de vulgarisation, ou parfois avec des crayons et un tapis de souris (me voici expliquant le transfert de fichiers d'un dossier vers un autre, en dessinant une arborescence de fichiers tel que l’apprenant peut le voir sur son ordinateur).
- Je l’accompagne de la voix,
- tout en montrant le geste à accomplir, le fait tester à l’usager, répéter tout en expliquant la raison,
- et le fait reproduire jusqu’à ce que l’usager ai compris pourquoi il doit agir ainsi et qu’il ai mémorisé l’action et l’intention.

Itérer, tester, itérer et tester… vérifier.

Ce n'est pas de l'improvisation — mon cerveau adapte immédiatement l'information à l'usager. C'est de la conception itérative appliquée à un terrain volatile. ADDIE m'aurait donné un beau dispositif optimisé sur le papier — et inutilisable le mardi matin à 10h devant un public réel qui attend une solution immédiate et transposable en 1h30 de permanence.

Rien ne vaut le retour client

Et vous allez me dire, comment êtes-vous sûre qu’il a compris votre apprenant ?
Mais parce qu’il me fait un retour in situ, “j’ai enfin compris”, “je préfère votre explication avec les fenêtres ou le dessin que votre texte”, “j’y arrive enfin”.

Parce que la théorie des “sachants” est bien jolie sur le papier (ou le e-learning) mais derrière, la médiation est indispensable pour vulgariser ou épurer des écrans encore trop chargés, trop énigmatiques.

Combien de sites administratifs sont ainsi de vrais labyrinthes, sans parler des termes qui ne sont pas explicites et adaptés à des usagers qui n’ont pas obtenu de diplôme en langage “théorisant”. Le sachant oublie qu’il a été un apprenant.
Faisons simple.

Adaptons nos parcours à la réalité du terrain et non à des apprenants qui ont déjà les bagages du numérique dans la poche.

Projet Phénix : concevoir pour l'incertitude organisationnelle

Le Projet Phénix est un projet de recherche RSE sur l'intégration de l'IA en entreprise. Ici, la volatilité n'est pas celle des apprenants mais celle du contexte : les usages de l'IA évoluent à une vitesse que nul dispositif finalisé 6 mois à l'avance ne peut anticiper.

La conception d'un tel parcours exige une architecture modulaire, des points d'évaluation fréquents, et la capacité de réviser les contenus sans tout reconstruire. C'est précisément ce que permettent SAM et les approches LXD itératives.

7/ Vers une hybridation raisonnée — ni dogme ADDIE, ni agile naïf

Il serait réducteur de conclure qu'ADDIE est mort. Ce serait remplacer un dogme par un autre.

ADDIE reste pertinent :

  • pour les dispositifs de grande envergure avec des processus de validation formels (Qualiopi, contrats institutionnels)

  • pour les contextes où les publics sont relativement homogènes et les objectifs stabilisés

  • comme ossature de référence pour des concepteur·rice·s qui travaillent avec des commanditaires peu habitués aux méthodes agiles

Ce que je préconise, c'est une hybridation consciente :

  1. Utiliser l'analyse ADDIE comme point de départ — mais l'alléger et la considérer comme une première hypothèse, pas comme une vérité

  2. Injecter des boucles SAM dès la phase de design — prototyper tôt, tester vite, ajuster avant de produire

  3. Appliquer les outils UX tout au long du processus — persona apprenant vivant, carte d'empathie, test d'utilisabilité (SUS), mesure de charge cognitive (NASA-TLX)

  4. Penser l'expérience, pas seulement le contenu — en quoi l'apprenant vit-il ce parcours ? Est-il en situation de confiance ou d'échec anticipé ?

  5. Mesurer pendant, pas seulement après — l'évaluation formative continue est ce qui distingue un dispositif adaptatif d'un dispositif figé

Oublier que l’apprenant est une personne qui peut bloquer, ressentir un frein ou fatigue cognitive serait négliger une grande partie de l’analyse. L’apprenant est une personne et à ce titre, il n’est pas standardisé. Et donc les outils ne doivent pas l’être non plus.

Le schéma ci-dessous synthétise ce modèle d'hybridation que j'ai progressivement construit — non pas en chambre, mais sur le terrain. Il se lit de gauche à droite : la séquence ADDIE reste la colonne vertébrale. Les flèches vertes indiquent les moments d'injection d'outils UX. Les boucles oranges SAM matérialisent les retours en arrière volontaires — non comme des échecs de planification, mais comme des décisions de conception.

[→ Insérer ici le schéma "Modèle d'hybridation pédagogique : ADDIE, SAM et UX Design"]

Conclusion — La méthode au service du public, pas l'inverse

Ce qui m'a le plus frappée sur le terrain, c'est à quel point les modèles pédagogiques peuvent devenir des fins en elles-mêmes — un confort méthodologique qui rassure le concepteur mais ne sert pas l'apprenant.

La vraie question n'est pas "quelle méthode utiliser ?" mais "comment concevoir un dispositif qui soit réellement utile à ce public-ci, dans ce contexte-ci, maintenant ?"

L'UX design — dans sa philosophie autant que dans ses outils — apporte une réponse rigoureuse à cette question. Non pas en rejetant la structure, mais en la mettant au service de l'expérience vécue. Et en acceptant que la réalité du terrain soit une source d'apprentissage en soi.

C'est ce que j'appelle concevoir avec humilité méthodologique.

Références et sources


Article en rédaction

Le projet Echo →

En cours

Article en rédaction

Le projet Brightline →

A venir

« Chaque personne est propriétaire d'un fragment de rêve, mais ce fragment n'a de sens que s'il est partagé. » Barbara Glowczewski-Barker


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